Marre de ce qui se fait depuis quelques temps déjà au nom de l’édition numé­rique qui com­mence à for­te­ment res­sem­bler à ce qui nous avait conduits à venir sur le web pour y échap­per. Au début (autour de 2009), il y avait de l’invention, puis de plus en plus de vieux réflexes, d’anciennes cou­tumes ont res­sur­gi : nor­mal, puisque le modèle c’était de plus en plus l’édition papier : struc­ture fer­mée autour d’une équipe, comi­té édi­to­rial auquel j’ai per­son­nel­le­ment refu­sé de par­ti­ci­per dès 2010. Je rêvais moi d’une autre façon d’éditer, pas cen­tra­li­sée autour d’un seul, et c’est tout le contraire qui advint, sauf que le livre numé­rique ne se ven­dant pas c’est vers encore une autre forme d’édition qu’on a vou­lu rebon­dir, web-édi­tion ça s’appelle, allez-y voir si ça vous inté­resse, sur­tout le modèle éco­no­mique de la chose puisqu’on y revient tou­jours : com­ment faire chauf­fer la soupe, je ne savais pas que c’était au coeur de la ques­tion lit­té­raire. Modèle tota­le­ment obs­cur où le blog est tout à coup payant et l’auteur rétri­bué suite à un savant cal­cul qu’il ne maî­tri­se­ra jamais, si vous vous com­pre­nez écri­vez-moi. Obsession du ter­ri­toire, voi­là le pro­blème récur­rent. L’éditeur numé­rique comme papier conquiert des ter­ri­toires en publiant ses auteurs, il doit non seule­ment défendre jour après jour son bas­tion mais aus­si étendre son empire, alors si ça marche pas avec le livre numé­rique allons-y gaie­ment pour la web-édi­tion où l’auteur plu­tôt que de s’émanciper en créant et déve­lop­pant son propre blog confie un texte à son «édi­teur» qui publie du texte-web au kilo­mètre dans sa grande mar­mite pour faire gran­dir un blog cen­tral au milieu de la galaxie-web, applau­dis­se­ment du public, bra­vo le magi­cien, c’est la moque­rie de Céline à pro­pos de la lit­té­ra­ture-varié­tés : Une autre ! Une autre ! (chan­son). L’édition papier avait inven­té le livre au kilo, la web-édi­tion nous vend du texte au kilo­mètre, c’est chouette, on peut sur­fer des­sus. Obsession du ter­ri­toire, de la pos­ses­sion. Je fais ma tam­bouille sur le web et puis aus­si chez mon édi­teur tra­di, why not. Mais cha­cun son job : l’auteur, son bou­lot c’est d’être libre, pas de voir son texte englou­ti dans un gouffre où il dis­pa­raî­tra avec des cen­taines d’autres, et peu importe qu’on lui dise qu’il ait été lu 1000 fois parce que c’est vite oublié, oui un texte sur le web comme sur papier ça s’oublie vite s’il est édi­té dans le mau­vais envi­ron­ne­ment. L’auteur, son bou­lot sur le web c’est de mettre en valeur le carac­tère unique de son texte (si c’est vrai­ment le cas bien sûr), et le mieux c’est sur son propre blog, pas sur celui d’un conqué­rant qui ramasse tout peu importe d’où ça vienne, le tout c’est que ce soit un bout de terre en plus sur le web, qu’il garde son sta­tut de conqué­rant, de Gengis Khan de l’Internet lit­té­raire, auteurs, affir­mez votre liber­té en n’allant pas jeter vos textes n’importe où même si ça se pré­tend revue contem­po­raine ou je ne sais quoi, met­tez vous-mêmes vos textes en ligne et déve­lop­pez votre propre blog et votre propre réseau en ligne, si vos textes valent quelque chose ils seront plus lus et remar­qués comme ça que célé­brés une seule jour­née par je ne sais quel empe­reur. Auteurs, méfiez-vous des ter­ri­toires impé­riaux quels qu’ils soient, le web lit­té­raire offre encore pas mal d’espaces de liber­té, pro­fi­tez-en, ren­for­cez-les.

A la place de la web-édi­tion orga­ni­sée com­plè­te­ment comme l’édition tra­di­tion­nelle avec ses comi­tés de rédac­tion, son patron et son obses­sion éco­no­mique je pro­pose autre chose, qui n’est pas entiè­re­ment nou­veau sur le web mais en perte de vitesse : ce que j’appelle l’association des auteurs. C’est-à-dire le contraire de la logique impé­riale et ter­ri­to­riale, du désir de maî­trise et d’organisation d’un espace cir­cons­crit par un petit groupe (disons une cote­rie). Une désor­ga­ni­sa­tion volon­taire du web lit­té­raire. Une radi­ca­li­té créa­trice qui ne peut être réelle que si des mou­ve­ments existent dans tous les sens sans aucun organe cen­tral, que si l’écriture se dis­sé­mine hors de tout cadre étroit. Pour cela, je pro­pose des déploie­ments de textes : que chaque auteur actif sur un blog per­son­nel ou col­lec­tif reprenne régu­liè­re­ment le texte d’un autre auteur sur un blog (avec son accord bien enten­du). Qu’un réseau de blogs se crée entre les­quels auront lieu régu­liè­re­ment (et pas seule­ment une fois par mois comme avec les vases com­mu­ni­cants) des reprises de textes appré­ciés, avec une pré­sen­ta­tion ou pas. On peut ima­gi­ner d’autres inter­ac­tions régu­lières, à cha­cun de voir. Ma pro­po­si­tion est la sui­vante :
- le blog qui veut par­ti­ci­per à cette web-asso­cia­tion des auteurs écrit à Oeuvres ouvertes et je l’intègre à une page où seront notés au fur et mesure tous les échanges, toutes les reprises.
- Cette page est une invi­ta­tion à décou­vrir les textes repris dans un contexte nou­veau (et donc lus par des lec­teurs nou­veaux) et à les reprendre, à les relan­cer sur son propre blog. Ainsi les textes existent dans une libre asso­cia­tion des blogs lit­té­raires qui font par­tie du réseau.

Il est essen­tiel que nous sor­tions enfin du modèle d’édition numé­rique actuel cal­qué sur celui du papier, avec fil­trages par un comi­té de lec­ture cen­tral, groupe fer­mé et fina­le­ment sélec­tion à par­tir de quelques cri­tères qui sont ceux de deux ou trois per­sonnes (voir d’une seule le plus sou­vent). Le blog lit­té­raire n’est pas un ter­ri­toire ni un patri­moine à gérer (j’étais épou­van­té quand j’ai lu der­niè­re­ment qu’un blo­gueur écri­vait à la ministre de la culture pour faire recon­naître son blog comme un patri­moine cultu­rel !). Il faut aus­si sor­tir de cette culture du blog d’auteur style louis​du​pont​.net qui est enfer­me­ment de l’auteur sur son propre ter­ri­toire qu’il cherche à faire annexer par un web-édi­teur. Sortons de la logique ter­ri­to­riale, inven­tons des mou­ve­ments dans tous les sens, et que chaque blog per­son­nel soit accueil de l’autre écri­ture, incon­nue.

Désorganisons le web lit­té­raire, dis­sé­mi­nons les écri­tures.

Qui sou­haite par­ti­ci­per ?

Laurent Margantin, Saint Denis de la Réunion, 31 mai 2013